Et si on diversifiait en présence d’une crise et simplifiait quand tout va bien ?

Mon éditorial d’aujourd’hui sur You Tube

Après une journée de balade du côté de l’histoire et des régulations issues par Louis XIV en 1673 à propos d’activité des marchands et négociants, je retourne bien sagement au sujet central de mon contrat de recherche cette année, c’est-à-dire à l’innovation, au progrès technologique ainsi qu’à l’entrepreneuriat. J’essaie de mettre de l’ordre dans les notes que j’ai faites jusqu’à maintenant et de répondre à une question fondamentale : qu’est-ce qu’il y a d’intéressant dans tout ce bazar ? Je recule donc jusqu’en printemps cette année, quand j’avais écrit mon premier article sérieux sur le sujet, en voie de publication dans Journal of Economics Library et que vous pouvez télécharger à cette adresse :  https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2975683 . Lorsque je revoie cet article maintenant, avec du recul, l’intuition générale que j’en tire est qu’en vue des données macroéconomiques, dans l’économie mondiale on a plutôt affaire a du changement technologique accéléré qu’au progrès technique au sens strict du terme.

J’explique. Je représente tout changement technologique comme expérimentation sous incertitude. Si vous voulez, j’approche le problème plus du côté des sciences de management que du côté purement économique. Oui, je suis un économiste par doctorat et je devrais peut-être me tenir strictement à la méthodologie des sciences économiques, mais je n’y peux rien : j’y vois des lacunes. Dans les sciences économiques, l’explication la plus connue pour le mécanisme d’innovation est peut-être celle de Joseph Schumpeter : l’innovation, ça commence vraiment à jouer un rôle économique, lorsque ça conduit à la diffusion d’une fonction de production nouvelle, plus productive que celle utilisée avant[1]. Tout le cycle de destruction créative, imaginé par Joseph Schumpeter, réside sur cette assomption, qui, à son tour, est en fait à moitié chemin entre hypothèse et fait scientifique prouvé.

Je commence par examiner de près le chemin intellectuel qui avait conduit Joseph Schumpeter à formuler cette assomption. Il avait démarré avec une définition de la fonction de production, seulement le problème, c’est qu’il n’a pas fourni une définition claire de ce qu’il voulait dire par « fonction de production ». Selon ses propres mots (« Business Cycles », chapitre II), il avait dans l’esprit une « fonction qui lie les quantités de facteurs, comme travail, services d’agents naturels et des moyens de production qui ont été eux-mêmes produits (‘produits intermédiaires’ : matières premières, équipement etc.) à la quantité du produit qu’il est possible de produire à travers chacune parmi un nombre infini de combinaisons possible en vue de cette tâche productive, la pratique technologique et tout l’environnement étant ce qu’ils sont ». C’est bien joli, cette idée, seulement ce n’est pas du tout la fonction de production telle qu’on l’a admis dans la théorie économique après la publication des travaux de Charles W. Cobb et Paul H. Douglas[2]. Ces derniers ont construit, onze ans avant la publication de Schumpeter, une fonction sur la base du facteur travail ainsi que du facteur capital, un point, c’est tout. Pas de biens intermédiaires, pas de facteurs naturels, pas de combinaisons.

La fonction de production dont parle Joseph Schumpeter – avec les biens intermédiaires dans le jeu – trahit quelques similitudes à l’équilibre temporaire de John Maynard Keynes et à sa notion de demande totale, mais à vrai dire, je n’ai trouvé nulle part dans la littérature économique aucune formule quantitative stricte qui correspondrait à cette notion théorique chez Joseph Schumpeter. Schumpeter ne donne point de telle formule non plus. Dans ses « Business Cycles », lorsqu’il étudie le remplacement de technologies obsolètes par des technologies nouvelles (chapitres VII, VIII et IX), il essaie de démontrer que dans chacun des cas la technologie nouvelle était plus productive. Néanmoins, à chaque fois, c’est une sorte d’argumentation à facteurs multiples et si on gratte la surface, ça revient à la constatation que si la technologie nouvelle en question a eu du succès dans le remplacement de son aïeule, elle a dû être plus productive.

Voilà donc qu’on bâtit toute une théorie de progrès technologique sur la base d’une notion qui n’a ni de définition précise ni de représentation mathématique qui tienne. En revanche, les sciences de management nous disent que lorsqu’une entreprise essaie de trouver une application pratique pour une invention, que ce soit une technologie nouvelle tout entière ou simplement une petite modification, apportée à quelque chose de bien connu, il y a toujours une incertitude profonde. De plus, cette incertitude ne décroît pas vraiment avec le temps. Plus nous innovons, plus nos compétiteurs font de même et par conséquent la course technologique accélère, ce qui ajoute de nouveaux facteurs d’incertitude etc. Innovation, telle qu’elle est vécue par les entrepreneurs, est donc loin d’être un chemin bien planifié vers une productivité plus élevée. Bien sûr, parfois ça marche et les nouvelles technologies apportent une hausse de productivité mais l’élément central ici est que nous ne savons jamais d’avance si tel sera bien le résultat.

Voilà donc que j’ai imaginé que le phénomène entier d’innovation, à l’échelle macroéconomique, pourrait s’expliquer comme un apprentissage collectif de changement. Si on prend une perspective historique longue, voilà ce qui apparaît. La mise en place des systèmes d’agriculture et d’alimentation plus ou moins viables, ça nous a pris plus ou moins 9000 ans, à l’échelle de l’espèce humaine entière. Je prends la seconde moitié du Xème siècle comme point de mise en place d’un tel système en Europe. Ensuite, on a eu besoin d’à peu près 600 ans pour atteindre une maîtrise décente d’énergie hydraulique ainsi que celle du vent. Là, on a buté contre l’obstacle de pénurie en matière première de base : le bois. On a donc fait un virage rapide vers l’énergie des carburants fossiles – pétrole, charbon et gaz naturel – et ce virage-là, il a duré moins d’un siècle. Maintenant, nous sommes en train de revenir vers les énergies renouvelables avec une nouvelle base de matières premières, et ça a l’air de brûler les pneus : en cinq ans, le prix des modules photovoltaïques a chuté de 80%. Chaque grande vague de changement technologique a l’air de se passer à peu près huit fois plus vite que la précédente. Ça tombe bien, en fait, parce que voilà, on a un changement climatique à magner, accompagné par une population croissante à nourrir.

De toute façon, mon intuition à moi est que l’innovation dans les méthodes de fabrication de biens c’est quelque chose que nous, bipèdes sans plumes, aimons bien faire et apprenons, comme espèce, à faire de plus en plus vite. Les changements de productivité agrégée pourraient être, en fait, un résultat complétement accidentel de ce jeu. J’ai une piste empirique à suivre, là : durant les 30 dernières années, la descente de productivité s’est accompagnée d’une croissance indéniable dans l’intensité d’invention technologique (toujours plus de demandes de brevet par 1 million de personnes), ainsi que dans le rythme d’amortissement d’actifs productifs. Nous inventons de plus en plus, nous changeons nos technologies de plus en plus vite et apparemment, nous nous fichons éperdument de ce que tout ça donne au niveau de la productivité agrégée.

J’ai aussi une association d’idées beaucoup plus distante, un peu inspirée par ma mise à jour d’hier ( regardez https://discoversocialsciences.com/2017/08/08/judges-and-consuls/ ou bien http://researchsocialsci.blogspot.com/2017/08/judges-and-consuls.html ). Eh bien hier, j’avais fait une petite fugue hors sujet et je me suis amusé à analyser une ordonnance de Louis XIV de 1673. L’idée qui me vient maintenant, comme un écho distant, est que dans la perspective historique, au moins en Europe, on a eu tendance à diversifier nos hiérarchies sociales lorsque nos grands changements technologiques étaient bien lancés et de simplifier la structure sociale lorsque nos technologies de base, donc celles d’alimentation et de transformation d’énergie, commençaient à s’embourber. Juste par curiosité (peut-être malsaine) je me demande ce qui se passerait si on faisait l’inverse : si on diversifiait nos hiérarchies sociales au temps de crise technologique et les simplifiait quand tout va bien.

[1] Schumpeter, J.A. (1939). Business Cycles. A Theoretical, Historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process. McGraw-Hill Book Company

[2] Charles W. Cobb, Paul H. Douglas, 1928, A Theory of Production, The American Economic Review, Volume 18, Issue 1, Supplement, Papers and Proceedings of the Fortieth Annual Meeting of the American Economic Association (March 1928), pp. 139 – 165

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