La guerre, l’espace, et l’évolution des sociétés

Mon éditorial

Ça fait un bout de temps que je n’ai rien écrit, en français, sur mon blog. Ce semestre d’hiver, il est chargé, chaque année : plus de 400 heures de classes, plus la nécessité de terminer le projet de recherche contracté avec le Ministère de la Science. En tout cas, en ce temps de Noël, j’ai enfin un peu de jeu dans mon emploi du temps et c’est avec un plaisir indéniable que je consacre un peu de ce temps à une mise à jour de mon blog de recherche.

L’une des choses qui se sont ancrées le plus dans mon esprit, durant ces deux ou trois dernières années de recherche, c’est la notion d’intelligence collective. Je l’ai abordée, d’une façon ou d’une autre, à maintes reprises : en étudiant les stratégies des grandes multinationales, les politiques fiscales des gouvernements, ou enfin le phénomène de changement technologique. Chaque fois, je m’étais engagé dans ce sentier intellectuel marqué par la question générale : « Comment est-ce que nous prenons nos décisions collectives et à quel point cette prise de décision peut être considérée comme une manifestation d’intelligence collective ? ».

Récemment, je suis tombé sur toute une série d’articles, écrits surtout par des historiens américains, qui documentent un créneau de recherche tout récent : la réinterprétation quantitative des processus historiques. En gros, vous faites un modèle mathématique des phénomènes historiques, surtout ceux de longue durée, où l’impact d’évènements accidentels est relativement le moindre, et vous testez le modèle sur les données empiriques réelles. A premier abord, ça a l’air un peu exotique, d’exprimer le développement et le déclin de l’Empire Romain, par exemple, comme un ensemble de nombres. Réflexion faite, c’est pratiquement la même chose que ce que nous faisons en sciences économiques, en démographie ou bien dans les sciences de l’environnement. Même dans le monde d’affaires, nous rencontrons la même chose sous l’étiquette d’analyse de risque systémique.

Le premier article qui m’est venu sous la main (sous le cerveau ?) a été publié en 2013 par un groupe de quatre chercheurs – Peter Turchin, Thomas E. Currie, Edward A. L. Turner, et Sergey Gavrilets (Turchin et al. 2013[1]) – sous un titre un peu provocatif : « La guerre, l’espace, et l’évolution des sociétés complexes de l’Ancien Monde ». Les auteurs présentent un concept intéressant : celui de l’ultrasocialisation. Apparemment, la formation des larges sociétés, capables de créer des systèmes politiques relativement stables, est soumise à un paradigme différent de celui qui dirige la formation des petites communautés locales, comme tribus ou villages. Dans une communauté locale, les institutions de la vie sociale se présentent à leurs participants comme un mécanisme d’échange direct. Chaque institution mise en place donne aux membres d’une telle société des bénéfices quasi-instantanés : plus de sécurité, plus de nourriture etc. Avec les institutions propres aux larges sociétés politisées, c’est différent. Le sacrifice d’autonomie personnelle, ainsi que celui des ressources privées (impôts !) ne trouve pas de contrepartie immédiate dans les bénéfices communs. Ces derniers sont plutôt diffus et aléatoires du point de vue d’un individu. Il faut un mécanisme spécial pour pousser des petits groupes locaux à créer ce que Turchin et al. appellent « structures ultrasociales ». L’hypothèse centrale de ces chercheurs est qu’une compétition intense entre les sociétés locales peut les pousser à ultrasocialiser, et que la manifestation la plus évidente d’une telle competition est le conflit armé, accompagné du développement des technologies militaires. Turchin et al. testent un modèle mathématique qui postule une corrélation significative entre l’apparition et la diffusion des technologies militaires – le charriot de combat, par exemple – d’une part, et l’émergence des institutions ultrasociales d’autre part. Le modèle est posé et testé comme un ensemble d’hypothèses en ce qui concerne la corrélation entre les variances respectives de distribution spatiale des technologies militaires et des institutions politiques. La variance de distribution spatiale des premières explique 65% de la variance de distribution spatiale des dernières, entre l’année 1500 avant Jésus Christ et 1500 de notre ère. Ces résultats ont l’air respectable et ils m’inspirent pour formuler ma propre hypothèse de travail : l’intelligence collective, comprise comme la capacité de développer des schémas récurrents de comportement comme réponse aux évènements passés, mémorisés d’une façon intersubjective, se manifeste à deux niveaux, celui de la socialisation des petites communautés locales d’une part et celui de l’ultrasocialisation dans le cadre des grandes structures politiques d’autre part.

Quant à la méthode employée par Turching et al., elle s’appuie sur une différentiation primaire de la population en des cellules territoriales de base (tribus, villages etc.) qui, en elles-mêmes, ne possèdent pas d’institutions ultrasociales. Ces cellules peuvent entrer en des relations de coopération ou bien de rivalité, avec la première étant proportionnelle à la dernière. Autrement dit, plus de rivalité incite à plus de coopération. Contre des adversaires sérieux, il faut sérieusement serrer les boucliers. A tout moment donné, chaque ensemble donné de ces cellules territoriales de base est soumis à une double pression dans les sens contraires : il y a une force d’intégration et d’ultrasocialisation, opposée à une force entropique de socialisation locale. Les deux forces sont représentées, mathématiquement, comme des probabilités d’occurrence des phénomènes inclus dans l’une catégorie ou dans l’autre. La méthodologie me donne de l’inspiration, quoi que j’ai deux sortes de doute à propos du modèle. Ce que les auteurs interprètent comme une causalité semble être une corrélation de mon point de vue. Point de vue empirique, Turchin et al. étudient les variances des distributions spatiales des phénomènes qu’ils catégorisent, respectivement, comme ultrasocialisation et la diffusion des technologies militaires. Somme toute, avec la présence des technologies militaires, raisonnablement confirmée par les sources historiques, il y a 65% de chances que des structures ultrasociales y soient présentes aussi. Il faut bien les souligner : qu’elles y soient présentes, non pas qu’elles émergent après. C’est bien le problème de recherche au sujet des phénomènes complexes : il est difficile de faire la différence entre la causalité et la corrélation, ou, en d’autres mots, entre l’approche déterministe et celle plus probabiliste. Avec les résultats empiriques présentés par Turchin et al., je peux faire une interprétation transversale, en quelque sorte, à la leur : une fois qu’une structure ultrasociale est présente quelque part, il y a une forte probabilité que les technologies militaires y soient présentes aussi, c’est-à-dire la présence des structures politiques fortes peut avoir un effet d’accélérateur sur le développement des technologies militaires.

Mon second doute concerne la façon de définir une technologie. Lorsque je dis « technologie militaire », je fais un raccourci logique. Une technologie, à proprement dit, est une certaine façon d’utiliser et de transformer l’énergie, ainsi que de produire une utilité. Le militaire est une application des technologies, pas un champ technologique à part. Ceci dit, le raisonnement utilisé par Turchin et al. est certainement pertinent dans la mesure où ces auteurs montrent l’importance du nexus « compétition entre groupes <> changement technologique <> changement institutionnel ». Moi, j’approche la compétition surtout comme un phénomène lié à la présence d’une hiérarchie, tout comme une manifestation d’expérimentation intense.

[1] Turchin P., Currie, T.E.,  Turner, E. A. L., Gavrilets, S., 2013, War, space, and the evolution of Old World complex societies, Proceedings of The National Academy of Science, vol. 110, no. 41, pp. 16384 – 16389

 

 

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