L’étiquette « stratégie »

Mon éditorial

Je suis en train de préparer quelques études des cas de management stratégique, pour des applications pédagogiques. J’essaie de faire une connexion avec ma recherche et d’utiliser les idées fraîchement empruntées de Peter Turchin, Thomas E. Currie, Edward A. L. Turner, et Sergey Gavrilets (Turchin et al. 2013[1]). La première étude de cas est celle d’une société américaine Life Point Health Inc. spécialisée dans les soins médicaux. Je m’y intéresse dans le contexte de cette notion générale d’intelligence collective, dont je suis obsédé – avec modération toutefois – à la suite de ma recherche sur le changement technologique et les systèmes monétaires. Comme cas d’étude sur la stratégie, Life Point Health présente deux traits intéressants. Toute grande organisation a besoin d’une stratégie pour se développer, seulement dans le cas des soins médicaux nous avons un autre besoin en jeu : une société (celle, qui fait l’environnement social de Life Point Health) a besoin de soins médicaux organisés, et donc elle a besoin d’un fournisseur de tels soins, qui, à son tour, aie une stratégie rationnelle de développement. La question générale que je pose dans ce cas est la suivante : est-ce qu’une stratégie est la manifestation d’une intelligence collective locale et endogène (celle de l’organisation) ou bien d’une intelligence collective généralisée et exogène par rapport à l’organisation (celle de tout son environnement social) ?

A ce point-là, une autre dimension de ce cas spécifique devient intéressante : celle de la formation de réseau. Life Point Health est une organisation à réseau, avec 72 campus médicaux localisés dans 22 états des Etats-Unis et avec une spécialisation claire dans les zones non-urbaines. Un business à réseau, ça peut se former de deux façons distinctes : une entité parmi plusieurs peut devenir le noyau dominant ou bien plusieurs entités peuvent décider de coopérer à pied d’égalité (ou presque). Les deux cas peuvent être étudiés du point de vue d’intelligence collective, sur la base conceptuelle offerte par cet article de Turchin et al. que je viens de citer au début du paragraphe précèdent. Turchin et al. étudient la formation des systèmes politiques et non pas des réseaux de business, mais c’est justement l’analogie entre les deux qui m’intéresse. Turchin et al. assument que la distinction entre une petite structure sociale et une grande réside dans la relation entre les distributions respectives des coûts et des bénéfices liés à la socialisation. Une petite structure sociale est celle où chaque membre de la société a une expérience directe des deux : je sacrifie un peu de mon autonomie personnelle et je vois clairement, dans ma vie de tous les jours, les bénéfices qui découlent d’un tel sacrifice. Le bénéfice le plus évident est le fait d’avoir une vie de tous les jours. La formation de telles structures, basées sur l’expérience des gains individuels, est la socialisation de base.

En revanche, une grande structure sociale est celle où la distribution des coûts de socialisation diffère de celle des bénéfices. Les coûts demeurent locaux, comme dans une petite structure, mais les bénéfices deviennent plus concentrés et prennent la forme de ce que Turchin et al. dénomment « institutions ultrasociales » – système politique, armée, système légal etc.- qui à leur tour ont une importance vitale dans la compétition entre sociétés. Au niveau individuel, les bénéfices d’ultrasocialisation sont présents mais le plus souvent indirect. L’un des plus manifestes, selon Turchin et al., est le fait de ne pas être exterminés, comme communauté locale, par une grande structure sociale du pays d’à côté qui s’est ultrasocialisée plus vite et plus profondément. Par analogie entre les structures politiques et celles d’affaires, j’assume que lorsqu’un réseau des business locaux se forme – comme le réseau d’hôpitaux de province dans la structure de Life Point Health – il peut y avoir une logique de socialisation de base (on coopère pour avoir des bénéfices directs de coopération) ou bien une logique d’ultrasocialisation (on se laisse aspirer dans un réseau pour ne pas être éliminés du marché par d’autres réseaux). Dans mon étude de cas de Life Point Health, je pose la question suivante : si j’ai en face de moi un ensemble amorphe d’hôpitaux de province, quelle est la probabilité qu’ils forment un réseau de coopération à pied d’égalité, selon le paradigme de socialisation simple ? Quelle est la probabilité qu’ils forment un réseau autour d’un noyau dominant, selon le modèle d’ultrasocialisation ?

Je superpose mes deux questions stratégiques et je vois quelque chose comme une matrice binomiale de Pascal : la stratégie d’une organisation peut être endogène ou bien exogène, et -quoi qu’il en soit – lorsque cette stratégie implique la formation d’un réseau d’organisations, ledit réseau peut se trouver alimenté par la socialisation simple sur la base des gains directs de coopération, ou bien par l’ultrasocialisation hiérarchique autour d’un noyau de pouvoir, forcée par une compétition féroce entre réseaux. Bon, à ce point-là mon moine interne – vous savez, ce gars austère qui se balade avec un gros rasoir d’Ockham dans sa poche – demande un peu de simplification. La formation d’un réseau à travers l’ultrasocialisation forcée par la compétition etc. : là, il y a définitivement trop de « tion » et ça à l’air un tout petit peu détaché de la réalité. Faut décomposer le problème en des morceaux possibles à avaler. Mon rasoir d’Ockham prend alors la forme des questions de base qu’on se pose dans toute recherche scientifique. Premièrement, pourquoi s’emmerder du tout avec ces stratégies ? A quoi bon ? Grandes organisations ont un impact sur notre vie de tous les jours, à commencer par l’influence sur la durée de ladite vie – mon cas de départ, Life Point Health Inc, est active dans le domaine des soins médicaux et donc c’est le cas de le dire – en passant ensuite à travers des différents aspects de ce que nous appelons « la qualité de vie » – salaires, prix, architecture, infrastructure – et en terminant par des trucs comme financement des campagnes électorales de nos hommes et femmes politiques. En plus, les stratégies que les dirigeants des grandes entreprises annoncent comme leurs ont une tendance intéressante à différer substantiellement de ce que les mêmes grandes entreprises font tous les jours. Un PDG d’un distributeur d’énergie annonce qu’à partir du Noël ils vont « créer plus de valeur » et moi, je découvre que cela se manifeste par un prix plus élevé sur ma facture d’électricité.

Bon, alors je sais que l’intérêt d’étudier des stratégies vient du fait qu’il y a un tas d’incohérence entre le discours et l’action là-dedans et ce tas a un impact profond sur ma vie. La seconde question de fond est l’objectif de la recherche. Mon intuition me dit que la direction la plus prometteuse de toute recherche est celle centrée sur le « comment ? » des choses. Comment est-ce que nous venons à coller l’étiquette « stratégie » sur ce que les organisations font, ainsi sur ce que leurs dirigeants déclarent qu’ils font ? Comment se forment-elles, ces séquences d’actions que nous nommons « stratégies » ?

Je suis d’humeur exploratrice et j’essaie donc de former une hypothèse forte. Une hypothèse forte requiert des assomptions faibles, c’est-à-dire des assomptions qui ne disent pas grand-chose. Je fais deux assomptions, plutôt faiblardes de mon point de vue. Une, il y a différence de fond entre discours et action, donc entre le discours sur la stratégie de l’organisation d’une part et les actions de cette même organisation d’autre part. Deux, il y a cohérence de second degré entre discours et action, c’est-à-dire un changement perceptible du discours stratégique témoigne d’un changement au niveau de l’action. En des mots plus simples, mes deux assomptions veulent dire que les gens font une chose et disent qu’ils font quelque chose de différent, et en même temps, lorsque les mêmes gens changent la façon dont ils décrivent leurs actions, ils ont le plus vraisemblablement modifié leur comportement.

Je visite donc le site http://www.lifepointhealth.net/investor-relations , j’y fouine jusqu’à je trouve leur dernier rapport annuel, pour l’année 2016, en forme officielle 10-K et je cherche là-dedans pour trouver du discours stratégique bien filtré. A la page 3, je trouve un chapitre intitulé « Business Strategy ». Ça peut correspondre et ça dit, entre autres :  « Nous croyons que des opportunités de croissance demeurent dans nos marchés existants. La croissance dans nos établissements existants dépend, en partie, du succès de nos hôpitaux dans le recrutement des médecins pour leurs personnels médicaux respectifs, de l’activité de ces médecins comme membres d’équipe, de leur expérience relativement longue dans nos hôpitaux, et enfin de de leur rôle dans l’admission des patients internes ainsi que dans l’administrations des soins aux patients externes ». Le discours stratégique, il y en a plus dans ce chapitre, mais concentrons-nous sur ce passage précis. Ça dit que le mécanisme du business, chez Life Point Health, s’appuie tout d’abord sur le premier contact du patient avec l’hôpital. Je perçois deux options fondamentales : soit le patient rencontre un médecin membre du personnel et les évènements prennent la tournure A, soit il a son premier contact avec quelqu’un d’autre (membre du personnel administratif, agent d’assurance médicale, médecin en contrat temporaire etc.) et alors les évènements se déroulent selon le scénario B. Le tour de phrase dans le discours stratégique cité suggère que le scénario A est définitivement plus productif pour l’organisation que le scénario B et c’est l’incidence des contacts type A avec les patients qui pompe le résultat d’exploitation dans les marchés existants. Lorsque vous allez dans quel hôpital que ce soit, quelles sont les chances que votre médecin traitant soit la même personne que celle qui vous aie accueilli après que vous ayez franchi la porte de l’hôpital ? Je vais vous dire : ces chances sont maigres. Cela ne se pratique pratiquement pas, au moins pas en Europe. Soit le modèle stratégique décrit dans ce court fragment est totalement con et détaché de la réalité, peut-être même dangereux pour les patients, soit il est unique dans son efficacité.

[1] Turchin P., Currie, T.E.,  Turner, E. A. L., Gavrilets, S., 2013, War, space, and the evolution of Old World complex societies, Proceedings of The National Academy of Science, vol. 110, no. 41, pp. 16384 – 16389

 

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