L’aventure innocemment analytique

 

J’ai remarqué que j’utilise mon blog pour couvrir un éventail de plus en plus large des sujets. Il y a un an, je sur ce blog, je rédigeais surtout une forme de journal de ma recherche « officielle », plus quelques randonnées intellectuelles un peu échevelées lorsque je voulais me décontracter la cervelle. Maintenant, je suis en train de transformer mon écriture en une sorte de journal intellectuel généralisé : je couvre tous mes sujets de réflexion, plus ou moins en parallèle. C’est l’une des raisons qui m’ont incité à inclure des mises à jour en polonais, ma langue natale. Je suis en train d’explorer un phénomène dont j’eus pris conscience déjà l’année dernière : écrire et publier ça m’aide à penser, ou plutôt à structurer mes pensées de façon intelligible.

Chez moi, à la fac, le mois de Septembre c’est la saison des syllabus. Je me concentre donc sur ce sujet précis. Je réassume, une fois de plus, tout ce que j’ai écrit durant les trois derniers mois à ce sujet. Je commence par les compétences de base que je voudrais enseigner. Comme vous avez pu le lire dans quelques-unes de mes mises à jour précédentes, j’ai une idée qui m’obsède, celle d’enseigner les sciences sociales comme si j’enseignais la navigation, donc comme une méthode de trouver sa propre localisation dans l’espace social ainsi que de tracer une route à travers ledit espace. Deux compétences viennent à mon esprit plus ou moins spontanément : la modélisation des comportements, d’une part, et l’analyse quantitative – surtout financière – d’autre part.

Tout ce qui se passe dans une société est fait de comportement humain. Tout comportement humain survient comme une séquence plus ou moins récurrente d’actions, préalablement apprise. Les séquences de comportement sont pour une société ce que les éléments de construction – briques, panneaux, poteaux etc. – sont pour une structure architectonique. L’apprentissage qui conduit à la formation de ces séquences de comportement est comme la production de ces éléments.

J’encourage mes étudiants à observer les structures sociales, avec la méthode scientifique à l’appui, et à tirer des conclusions tout aussi scientifiques de cette observation. Il serait donc avisé d’expliquer ce qu’est une structure sociale. Si je parle d’être de quoi que ce soit, je parle de quelque chose qui soit n’existe pas du tout soit nous n’en avons qu’un aperçu très succinct. C’est le problème avec l’approche ontologique : aussitôt que je demande ce qu’est une chose, un raisonnement vraiment rigoureux impose une autre question, celle qu’est-ce que ça peut bien signifier « être ». C’est une intuition profonde que nous pouvons trouver, par exemple, chez Martin Heidegger. Pour expliquer la nature des structures sociales, je vais donc prendre un tournant similaire à ce que fait la physique en ce qui concerne la nature de la matière : je vais me concentrer sur ce comment nous vivons la présence des structures sociales, ou bien leur absence. Je vais donc aller vers leur phénoménologie.

Nous expérimentons plusieurs situations sociales. Certaines d’entre eux nous percevons comme passagères, pendant que d’autres semblent avoir une sorte de permanence et de solidité en elles. Un premier ministre, ça ne dure pas (nécessairement) très long. En revanche, la procédure constitutionnelle de nommer un premier ministre, ainsi que de lui donner un vote de confiance, c’est beaucoup plus stable et répétitif. Les pâtés vendus par le traiteur du coin peuvent avoir un goût variable, de jour en jour, mais la présence dudit traiteur dans le quartier, ainsi que la profession des traiteurs en général, c’est du beaucoup plus solide et prévisible.

Nous pouvons donc mettre un ordre hiérarchique parmi toutes les situations sociales que nous vivons, en commençant par celles qui sont les plus récurrentes et les plus prévisibles, en passant par celles qui sont un peu fofolles dans leur occurrence et néanmoins on peut leur faire confiance de survenir, pour finir avec les situations sociales que nous percevons –souvent à cause de nos propres limitations cognitives – comme vraiment uniques et rares. La structure sociale autour de nous est faite de ces pièces de comportement humain qui – selon notre perception – surviennent le plus souvent et de façon la plus prévisible.

Si vous voyez donc, dans un manuel de sociologie, par exemple, la représentation d’une structure sociale en forme d’organigramme, avec des polygones ou des bulles, connectées par des traits fléchés, alors souvenez-vous : ça n’existe pas, c’est juste la carte d’un territoire qui en lui-même est observable comme un ensemble des comportements humains hautement répétitifs. Voilà donc tout le sens d’enseigner – et d’apprendre – les techniques d’identification des schémas de comportement. Ces techniques nous aident à comprendre comment fonctionne la structure sociale autour de nous.

L’analyse quantitative, quant à elle, comme je l’enseigne, a surtout et avant tout la mission de réveiller l’instinct mathématique de mes étudiants. Il y a beaucoup de parallèle avec les techniques d’identification des schémas de comportement. Les nombres ont une signification – c’est une vérité profonde que les anciens Grecs et les anciens Chinois eussent découvert il y a des millénaires. Je suis beaucoup plus proche de la philosophie Grecque en la matière que de l’approche Chinoise. Cette dernière à tendance – au moins pour autant que je la connaisse – à verser dans le mystique et la numérologie. C’est plutôt une sorte de magie mathématique, où les ensembles des nombres correspondent à des destinées et des entités métaphysiques.

En revanche, les Grecs, ils étaient beaucoup plus terre-à-terre dans leur appréhension des maths. Ces derniers étaient un outil. Les théorèmes les plus puissants que nous avons hérité des Grecs – comme celui de Pythagore, ceux de Thalès ou d’Euclide – avaient une application pratique dans le bâtiment, la navigation ou le militaire et ils étaient basées sur l’observation empirique des proportions. C’est par ailleurs de là que vient la notion de nombre rationnel, donc d’un nombre qui est égal à un quotient de deux nombres entiers relatifs. Alors, lorsque j’enseigne les concepts fondamentaux de l’analyse quantitative, je commence par cette recommandation pratique de base : observez les proportions rationnelles et récurrentes dans les phénomènes que vous étudiez.

L’analyse quantitative trouve son application dans l’étude directe des comportements humains aussi bien que dans l’analyse financière. C’est donc ainsi que je viens à une question vraiment importante : comment expliquer la logique de base des finances d’entreprise, aux gens qui n’y avaient jamais ou presque jamais affaire ?

Je commence cette explication par attirer l’attention de mes étudiants sur un fait quotidien : nous attachons de l’importance à tout ce qui est habituellement mesuré en argent. Le montant de notre revenu mensuel ou annuel, le loyer à payer, le prix des transports publics, la valeur de notre immobilier ainsi que celle de l’hypothèque qui y pèse – tout ça c’est important. Bien sûr, l’argent n’est pas la seule chose importante dans la vie, néanmoins elle est importante.

Voici un fait empirique que beaucoup d’étudiants peuvent remarquer par eux-mêmes, par ailleurs : la plupart de pognon qui nous intéresse c’est de l’argent immatériel, en principe ce sont juste des nombres (ou bien des « soldes » comme on les appelle dans la finance) que nous associons, plus ou moins intuitivement, à des trucs importants dans la vie.

Je passe aux finances d’une entreprise et à les expliquer de façon la plus simple possible. Lorsqu’on veut faire du business, il nous faut des ressources, matérielles aussi bien qu’immatérielles. Le compte synthétique qui montre l’état des ressources d’une entreprise est appelé « bilan ». Le bilan possède un trait unique, par rapport aux autres comptes synthétiques : il a deux faces, comme un dieu antique. Il y a la face active et la face passive. Avant d’expliquer leurs technicités, le truc de base à comprendre est la philosophie de division en deux faces distinctes. La voilà : toute ressource qui a de la valeur socialement reconnue possède cette valeur parce que et aussi longtemps qu’elle est à la fois limitée et accessible. Toute ressource que nous possédons dans notre entreprise, nous l’avons acquise – donc transférée de quelque part ailleurs dans la structure sociale – et cette ressource a donc deux aspects : son application courante et sa provenance.

Quant à la provenance des ressources, l’expérience accumulée des générations d’hommes d’affaires, petits et grands, avait conduit à distinguer deux situations différentes : l’emprunt et l’investissement. La logique de cette distinction est basée sur l’observation de comportement humain. Nous nous engageons dans des projets d’entreprise avec deux niveaux de prudence : soit on y plonge tête la première, en échange de la capacité de gérer le projet comme il se développe – c’est la logique générale de l’investissement – soit on se fait des pare-chocs divers qui nous assurent la possibilité de nous retirer, mais cette assurance a une contrepartie en la forme d’influence beaucoup moins marquée sur la gestion du projet – c’est l’approche de celui qui prête plutôt qu’investit.

Suivant cette dichotomie de l’action, le côté passif du capital accumulé dans une entreprise distingue les capitaux propres d’une part et les emprunts (capitaux extérieurs) d’autre part. Pourquoi cette distinction-ci et non pas une division selon les personnes qui fournissent le capital ou bien selon la chronologie de flux de trésorerie correspondants ? Avant de répondre à cette objection directement, laissez-moi attirer votre attention sur un fait très simple et courant : nos façons de communiquer les quantités d’argent dont nous disposons sont hautement standardisées et nous les aimons voir comme telles. Lorsque vous utilisez un logiciel mobile pour des paiements courants, PayPal ou autre, n’êtes-vous pas légèrement irrités lorsque la composition visuelle change radicalement et vous ne pouvez plus retrouver les chiffres-clés là où vous aviez l’habitude de les voir ?

C’est la même chose avec les comptes financiers des entreprises. Quelqu’un commence à rapporter sa situation financière selon un schéma donné. Si une autre personne – un banquier, par exemple – veut être capable de comparer ces comptes avec ceux d’un autre entrepreneur, il veut voir ces derniers présentés selon le même schéma. C’est plus confortable. Vous souvenez-vous de la définition de la structure sociale que je viens de donner quelques paragraphes en arrière ? Voilà un exemple rêvé : la structure logique des comptes, ça se reproduit de façon récurrente et crée ce que nous appelons un système socialement reconnu de comptabilité.

Je viens donc d’introduire en douce une assomption : à un moment donné de l’histoire quelqu’un quelque part avait commencé à présenter le capital de son business divisé en capitaux propres et capitaux extérieurs et les gens auxquels cette personne avait présenté ses comptes selon cette logique avaient trouvé l’idée bien judicieuse et l’avaient reproduite, jusqu’à ce qu’elle soit devenue coutume. Qu’est-qui est donc de si judicieux dans cette distinction ? Eh bien, on peut voir les capitaux propres d’une entité – personne physique ou légale – comme la différence résiduelle entre la valeur brute de tout le capital accumulé et les dettes qui pèsent sur ladite valeur brute. En d’autres mots, la division en capitaux propres et capitaux extérieurs permet de se faire une idée rapide de la liquidité financière de celui qui présente ses comptes.

Alors, un entrepreneur accumule ses ressources à travers deux types de transactions. Certaines personnes, lui-même inclus, investissent leur capital dans ce business et créent ainsi le capital propre. D’autres, plus prudents et moins enthousiastes, signent avec l’entrepreneur des contrats de prêt. Une fois accumulé, le capital est utilisé et c’est alors sur le côté actif du bilan que nous pouvons observer les modalités de cette utilisation.

Le côté actif du bilan est composé d’actifs, c’est à dire des choses et des droits que l’entité donnée possède au moment donné. Pour expliquer le concept essentiel d’un actif, je me réfère à Airbus et à leur rapport financier annuel pour l’année fiscale 2017. Si vous ouvrez ce document (publié en anglais), allez donc à leur bilan, qu’ils désignent comme « Consolidated Statements of Financial Position » en anglais et regardez la catégorie « Assets », donc actifs.

Encore une fois, faisons donc usage de la capacité la plus élémentaire d’observation, avec un minimum d’assomptions. Ce que nous voyons sur le côté actif du bilan d’Airbus est un ensemble de catégories, comme « Propriété, usine et équipement » (ANG : Property, plant and equipment), « Actifs intangibles » (ANG : Intangible assets) et ainsi de suite. En face de chaque nom de catégorie, nous voyons un solde financier, en millions d’euros. Maintenant, question (apparemment) bête : est-ce qu’un euro donné, sur un compte bancaire appartenant à Airbus, est comme signé ? Est-ce que vous pouvez trouver des euros signés « j’appartiens à la catégorie d’actifs intangibles » ? Pour autant que je sache, non. Les soldes en euros que vous voyez en face de ces catégories sont comme des niveaux de liquide dans un ensemble des vases distincts, dont on aurait pris une photo au même moment dans le temps, le 31 Décembre dans le cas des bilans.

Les euros, ça flotte et ça coule dans le business et néanmoins, comme vous pouvez le constater, ça a tendance à se coaguler selon une certaine structure. Vous vous souvenez de la définition de structure sociale que j’avais donnée auparavant ? Si nous appelons quelque chose « structure », ça veut dire que les phénomènes se passent selon un schéma suffisamment répétitif pour qu’il nous donne une impression de permanence. Les euros du bilan d’Airbus, ils flottent et ils coulent selon un schéma qui, photographié le 31 Décembre chaque année, donne une structure répétitive.

Les euros, ils flottent et ils coulent là où les gens engagés dans ce business font quelque chose de valeur économique. Les proportions entre les soldes écrits dans le bilan d’actifs d’Airbus reflètent la concentration relative d’activité économique dans certains types (catégories) d’action plutôt que dans d’autres. Si la catégorie « Inventaires courants » (31,5 milliards d’euros), parmi les actifs d’Airbus, est presque deux fois plus grande financièrement que la catégorie « Propriété, usine et équipement non-courants » (16,6 milliards d’euros), cela veut dire que les activités relatives à l’accumulation d’inventaires courants reflètent à peu près deux fois plus de valeur économique que celles relatives à l’accumulation des gros trucs fixés à la terre. C’est la logique de la mathématique Grecque : observer les proportions.

J’explique brièvement ce qui est vraiment intéressant dans cette proportion particulière. Dans le capital d’une entreprise, tout ce qui est désigné comme « courant » épuise sa capacité de générer de la valeur économique en une année maximum. Tout actif classé comme « courant » est quelque chose qui travaille à courte haleine et n’a pas de cycle de vie prolongé. En revanche, les actifs « non-courants » ont par définition, une vie économique de plus d’un an. Dans une boutique de vêtements d’occasion, des inventaires deux fois plus gros que la propriété immobilière et son équipement, ça ne serait pas étonnant. Néanmoins, chez Airbus, donc dans une entreprise qui semble être ancrée dans une technologie imposante installée dans des usines tout aussi imposantes, ça étonne. Nous avons une entreprise qui est durable par excellence, ne serait-ce que pour assurer le support technique pour leurs avions, et en même temps le capital ce cette entreprise semble être investi dans quelque chose de plutôt éphémère, qui s’épuise en moins d’un an.

J’utilise l’occasion offerte par le rapport financier d’Airbus et je montre la façon d’utiliser ce qu’on appelle « notes explicatives ». Dans beaucoup – en fait dans la plupart – des rapports financiers nous pouvons trouver des notes explicatives qui affèrent spécifiquement à une catégorie donnée. Dans le rapport financier d’Airbus pour l’année 2017, la catégorie « Inventaires courants » est expliquée dans la note no. 20, pendant que le sous-ensemble d’actifs baptisé « Propriété, usine et équipement non-courants » trouve une explication approfondie dans la note no. 18.

J’y fonce et je trouve l’explication de cette proportion financière étrange. La note no. 20 explique qu’à l’intérieur de la catégorie « Inventaires courants », la plus grande sous-catégorie, dans les 75%, consiste de ce qui est appelé « Travaux en cours ». C’est comme dans la « Guerre des étoiles » : le plus gros actif dans les parages était cette diabolique Etoile de la Mort. Une bonne partie de ce multi-film est faite des vues panoramiques des travaux en cours. Même chose chez Airbus. Je veux dire : je ne pense pas qu’ils soient en train de construire une station spatiale à fins militaires, seulement que le gros de leur capital est investi dans ces avions et hélicoptères en voie de construction. Ces machines semi-finies valent plus que les usines qui les produisent.

Voilà que l’aventure innocemment analytique avec le bilan d’Airbus nous conduit à découvrir l’une des composantes-clés du modèle d’entreprise aéronautique : la technologie est plus dans le produit lui-même que dans l’usine qui le manufacture. C’est un cas rare. La plupart des industries de haute technologie montre des proportions inverses : les usines présentent plus de valeur économique que le stock des produits semi-finis. Seulement dans l’aéronautique, le produit semi-fini, je veux dire un avion, il représente souvent la valeur économique d’une petite ville.

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