Coefficients explosifs court-terme

Mon éditorial sur You Tube

Je savais que ça allait arriver : pour moi, l’avènement du semestre d’hiver, à la fac, c’est inévitablement un changement profond de rythme de vie et de travail. Sur toute l’année académique, donc à partir du mois d’octobre jusqu’au mois de juin, plus de 70% de mon volume horaire d’enseignement prend lieu précisément entre le 1er Octobre et le 30 Janvier. Ce plus de 70%, cette année-ci, cela veut dire 630 heures de cours sur 4 mois.

Quoi qu’il en soit, je tiens à maintenir ne serait-ce qu’un rythme lent d’écriture sur mon blog. Un rythme lent vaut mieux que pas de rythme du tout. Je sais que le fait de blogger régulièrement me donne une sorte d’apprentissage additionnel, comme un processus supplémentaire de traitement d’information dans mon cerveau.

Les deux mois qui viennent de s’écouler m’ont amené à quelques réalisations capitales. Je pense que la première d’entre elles est que l’enseignement est vraiment mon élément. « Eh bien voilà qu’il vient de découvrir l’Amérique, le gars » vous rigolerez, « Il a été prof pour douze ans et voilà qu’il vient de découvrir qu’il aime le job. Vaut mieux tard que jamais ». Oui, ça me fait rigoler, moi aussi, donc j’explique. Les deux premières semaines avec ce plan de cours super chargé, à la fac, ça me faisait un peu irrité (et irritable, par ailleurs). C’était une matinée il y a à peu près dix jours que je m’étais rendu compte que la perspective de cinq heures de cours ce jours précis ça me branchait. Oui, ça me branchait. Je sentais ce flot extrêmement plaisant d’adrénaline et de sérotonine, le mélange d’excitation et de volonté d’action.

L’enseignement est donc ce qui met mon système nerveux en vitesse de compétition, en quelque sorte. Banal et fondamental en même temps. Je veux approcher la chose de façon scientifique. Objectivement, l’enseignement en classe c’est de la communication et c’est précisément ce qui met mon système nerveux central en cet état d’excitation plaisante. Subjectivement, lorsque j’y pense, la communication en classe me procure deux sensations majeures : celle de connecter très vite des parcelles d’information, en des phrases intelligibles, et celle de dire ces phrases à un public.

Puisque j’y suis à la connexion des parcelles d’information, je peux aussi bien me vanter d’en avoir connecté un peu. Je viens de pondre un article sur le marché d’énergie, sous un titre de travail « Apprehending energy efficiency : what is the cognitive value of hypothetical shocks ? ».  Je donne ce titre en lien hypertexte pour que vous puissiez accéder le brouillon que j’ai déposé comme proposition de publication chez « Energy Economics ».  Je donne ici un sommaire de mon raisonnement. J’avais commencé par connecter deux types de phénomènes : tous les trucs que j’eusse observés par rapport au marché d’énergie, durant ces deux dernières années, d’une part, avec un phénomène de toute autre nature, c’est-à-dire le fait que l’économie de notre planète est en train de traverser la plus longue période de croissance économique ininterrompue depuis 1960. En même temps, l’efficacité énergétique de l’économie mondiale – mesurée avec le coefficient de PIB par kilogramme d’équivalent pétrole de consommation finale d’énergie – continue de croître paisiblement. Je m’étais demandé : y-a-t-il un lien entre les deux ? Est-il concevable que l’accalmie présente du cycle macroéconomique vienne du fait que notre espèce avait appris quelque chose de plus en ce qui concerne l’exploitation des ressources énergétiques ?

Comme j’y pense, j’ai quelques intuitions (obsessions ?) qui reviennent encore et encore. Intuition no. 1 : l’intensité de consommation d’énergie est liée au niveau général de développement socio-économique, y compris développement institutionnel (stabilité politique etc.). Je l’ai déjà exprimée, celle-là, dans « Les 2326 kWh de civilisation ». Intuition no. 2 : la vitesse de changement technologique est plutôt une cadence rythmée dans un cycle qu’une vitesse proprement dite. En d’autres mots, les technologies, ça change de génération en génération. Toute technologie à un cycle de vie et ce cycle de vie se reflète dans son coefficient d’amortissement. Changement au niveau de l’efficience énergétique d’un système économique se passe au rythme d’un cycle de vie des technologies. Intuition no. 3 : les marchés financiers, y compris les systèmes monétaires, jouent un rôle similaire au système endocrinien dans un organisme vivant. L’argent, aussi bien que d’autres titres financiers, c’est comme des hormones. Ça transmet l’information, ça catabolise quelque chose et anabolise quelque chose d’autre. S’il y a quoi que ce soit d’important qui se passe niveau innovation, ça engage les marchés financiers.

Dans la science, il est bon de prendre en considération l’avis d’autres personnes, pas seulement mes propres intuitions. Je veux dire, c’est aussi une bonne habitude dans d’autres domaines de la vie. Après avoir donc fait ce qui s’appelle ‘revue de la littérature’, j’avais trouvé une corroboration partielle de mes propres intuitions. Il y a un modèle intéressant d’efficience énergétique au niveau macroéconomique appelé « MuSIASEM » qui appréhende la chose précisément comme s’il était question du métabolisme d’un organisme vivant (consultez, par exemple, Andreoni 2017[1] ou bien Velasco-Fernández et al. 2018[2]).

De tout en tout, j’avais formulé un modèle théorique que vous pouvez trouver, en détail, dans ce manuscrit brouillon. Ce que je voudrais discuter et explorer ici est une composante particulière de cette recherche, un truc que j’avais découvert un peu par hasard. Lorsque je fais de la recherche quantitative, j’aime bien jouer un peu avec les données et avec les façons de les transformer. D’autre part, en sciences économiques, lorsqu’on fait des tests économétriques sur des séries temporelles, l’une des choses les plus fondamentales à faire est de réduire les effets de la non-stationnarité ainsi que ceux de la différence entre des échelles de mesure. De ce fait, une procédure commune consiste à prendre ce qu’on appelle le moment d’observation au lieu de l’observation elle-même. La première dérivée est un moment, par exemple. Le moment est donc la dynamique de quelque chose. Pour ceux qui sont un peu familiers avec l’économie, les coefficients tels que la valeur marginale ou bien l’élasticité sont des moments.

Je voulais donc jouer un peu avec les moments de mes données empiriques. Entre temps, j’avais presque automatiquement calculé les logarithmes naturels de mes données, histoire de les calmer un peu et éliminer des variations accidentelles à court-terme. Le logarithme naturel c’est la puissance à laquelle il faut élever la constante mathématique e = 2,71828 pour obtenir le nombre donné. C’est alors que je m’étais souvenu d’une interprétation possible des logarithmes naturels et de la constante « e », celle de la progression exponentielle. Je peux construire une fonction mathématique de forme générale « y = et*a » où t est le numéro de série d’une période spécifique de temps et a est un paramètre. La progression exponentielle a la réputation de représenter particulièrement bien les phénomènes qui se déploient dans le temps comme la construction d’un mur, où chaque brique consécutive repose sur les briques posées auparavant. On appelle ce type de développement « hystérèse » et en général, cela veut dire que les résultats obtenus dans la période précédente forment une base pour les choses qui se passent dans la période suivante.

Normalement, dans la version scolaire de la progression exponentielle, le paramètre « a » est constant, seulement moi, je voulais jouer avec. Je me suis dit que si j’avais déjà calculé les logarithmes naturels de mes observations empiriques, je peux aussi bien assumer que chaque logarithme est l’exposante « t*a » de la fonction « y = et*a ». J’ai donc un « a » local pour chaque observation empirique et ce « a » local est un moment (une dynamique locale) de cette observation. Question : comment extraire le « t » et le « », séparément, du « t*a » ? La réponse était toute bête : comme je veux. Je peux créer une ligne temporelle arbitraire, donc assigner à chaque observation empirique une abscisse de période selon mon gré.

A ce moment-là, je me suis dit qu’il y a deux lignes temporelles alternatives qui m’intéressent particulièrement dans le contexte donné de recherche sur l’efficience énergétique des économies nationales. Il y a une ligne de changement lent et séculaire, la cadence de mûrissement des civilisations en quelque sorte et d’autre part il y a une ligne de changement explosif à court terme. Mes observations empiriques commençaient toutes en 1990 et continuaient jusqu’en 2014. Je pouvais donc simuler deux situations alternatives. Premièrement, je pouvais considérer tout ce qui s’était passé entre 1990 et 2014 comme partie d’un processus exponentiel initialisé il y a longtemps. Un siècle auparavant, c’est longtemps, tenez. Je pouvais donc prendre chaque abscisse temporelle entre 1990 et 2014 et lui assigner une coordonnée spéciale, égale à « année – 1889 ». L’année 1990 serait donc « 1990 – 1889 = 101 » pendant que 2014 correspondrait à « 2014 – 1889 = 125 » etc.

Deuxièmement, je pouvais assumer que ma période de 1990 à 2014 représente les conséquences de quelque évènement hypothétique qui venait d’avoir pris lieu, par exemple en 1989. L’année 1990 aurait alors l’abscisse temporelle t = 1990 – 1989 = 1, et 2014 serait t = 2014 – 1989 = 25. J’avais fait ces deux transformations : pour chaque observation empirique j’avais pris son logarithme naturel et ensuite je l’avais divisé, respectivement, par ces deux abscisses temporelles alternatives, l’une sur une ligne s’étendant depuis 1889 et l’autre initialisée en 1989. Comme je ruminais ces résultats, j’avais remarqué quelque chose que j’aurais dû prévoir si j’étais un mathématicien et non pas un économiste sauvage qui utilise les maths comme un Néanderthalien utiliserait une calculatrice. Lorsque j’assume que mon histoire commence en 1990, donc que t = 1990 – 1989 = 1 etc., chaque « t » consécutif est beaucoup plus grand que son prédécesseur, mais cette différence décroit très vite. Tenez, t(1991) = 1991 – 1989 = 2 et ça fait deux fois plus que t(1990) = 1990 – 1989 = 1. Cependant t(1995) = 1995 – 1989 = 6 et ça fait juste 20% de plus que t(1996) = 1994 – 1989 = 5. Si je divise donc mes logarithmes naturels par ces « t » qui grimpent vite, mes moments « a » locaux décroissent tout aussi vite et la cadence de cette décroissance ralentit tout aussi vite.

Quel genre de phénomène dans la vie réelle une telle progression mathématique pourrait bien représenter ? Je me suis dit que si un choc profond avait pris lieu en 1989 et avait envoyé des ondes de choc de force décroissante dans l’avenir, ce serait à peu près ça. C’est alors que vient le truc vraiment intéressant dans cette recherche que je viens de faire. Les données transformées en cette onde de choc relativement courte, se répandant depuis 1989, donnent le plus grand pouvoir explicatif dans mon modèle et lorsque je parle de « plus grand » cela veut dire un coefficient de détermination qui se balance vers R2 = 0,9 et un coefficient de signifiance statistique de p < 0,001.

Encore une fois. Je prends un modèle de changement niveau efficience énergétique d’économies nationales. Je veux dire mon modèle. Je le teste avec trois types de données transformées : les logarithmes naturels, genre de calmer le jeu, ensuite des coefficients exponentiels locaux long-terme, qui commencent leur histoire en 1889, et enfin des coefficients exponentiels qui racontent une histoire explosive à partir de 1989. Les derniers, je veux dire les explosifs court-terme, racontent l’histoire la plus cohérente en termes de pouvoir explicatif. Pourquoi ? Qu’y a-t-il de si exceptionnel dans cette représentation particulière des données quantitatives ? Honnêtement, je ne sais pas. Tout ce qui me vient à l’esprit est ce créneau de recherche sur l’innovation et le changement technologique qui perçoit ces phénomènes comme une série d’à-coups et de virages soudains plutôt qu’une ligne continue d’évolution progressive (consultez, par exemple, Vincenti 1994[3], Edgerton 2011[4]).

Je me suis dit que – puisque je discute le mécanisme de changement de l’efficience énergétique des économies nationales, mesurée en unités de PIB par unité d’énergie consommée – il est intéressant de regarder du côté des projections officielles à long terme. Ces derniers jours, deux rapports ont été largement publicisés à cet égard : celui d’OECD et celui de PriceWaterhouse Coopers. Niveau conclusions, ils sont tous les deux plutôt optimistes et semblent contredire les pronostics alarmants de certains économistes qui augurent une crise imminente. Ce qui m’intéresse le plus, toutefois, sont les méthodologies de prédictions utilisées dans les deux rapports. Celui de PriceWaterhouse Coopers se réfère au modèle classique de Solow de 1956[5] pendant qu’OECD vogue plutôt dans la direction de la fonction de production de Cobb-Douglas, transformée en logarithmes naturels. La différence entre les deux ? La fonction de production assume un état d’équilibre macroéconomique. En fait, la fonction de production en elle-même est un équilibre et cet équilibre sert comme point de repère pour prédire ce qui va se passer le plus probablement. En revanche, le modèle de Solow ne requiert pas nécessairement un équilibre. Enfin, ça gène pas, mais ce n’est pas absolument nécessaire. Quand j’y pense, la méthodologie que je viens d’employer dans mon article est plus proche de celle de Solow, donc du rapport de PriceWaterhouse Coopers que de celui d’OECD.

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[1] Andreoni, V. (2017). Energy Metabolism of 28 World Countries: A Multi-scale Integrated Analysis. Ecological Economics, 142, 56-69

[2] Velasco-Fernández, R., Giampietro, M., & Bukkens, S. G. (2018). Analyzing the energy performance of manufacturing across levels using the end-use matrix. Energy, 161, 559-572

[3] Vincenti, W.G., 1994, The Retractable Airplane Landing Gear and the Northrop “Anomaly”: Variation-Selection and the Shaping of Technology, Technology and Culture, Vol. 35, No. 1 (Jan., 1994), pp. 1-33

[4] Edgerton, D. (2011). Shock of the old: Technology and global history since 1900. Profile books

[5] Solow, R. M. (1956). A contribution to the theory of economic growth. The quarterly journal of economics, 70(1), 65-94.

Les 2326 kWh de civilisation

Mon éditorial sur You Tube

Je reviens à ma recherche sur le marché de l’énergie. Je pense que l’idée théorique a suffisamment mûri. Enfin j’espère.

Dans un marché donné d’énergie il y a N = {i1, i2, …, in} consommateurs finaux, M = {j1, j2, …, jm} distributeurs et Z = {k1, k2, …, kz} fournisseurs primaires (producteurs). Les consommateurs finaux se caractérisent par un coefficient de consommation individuelle directe EC(i). Par analogie, chaque distributeur se caractérise par un coefficient de quantité d’énergie négociée EN(j) et chaque fournisseur primaire se caractérise par un coefficient individuel de production EP(k).

Le marché est à priori ouvert à l’échange avec d’autres marchés, aussi bien au niveau de la fourniture primaire d’énergie qu’à celui du négoce. En d’autres mots, les fournisseurs primaires peuvent exporter l’énergie et les distributeurs peuvent aussi bien exporter leurs surplus qu’importer de l’énergie des fournisseurs étranger pour balancer leur négoce. Logiquement, chaque fournisseur primaire se caractérise par une équation EP(k) = EPd(k) + EPx(k), où EPd signifie fourniture primaire sur le marché local et EPx symbolise l’exportation de l’énergie.

De même, chaque distributeur conduit son négoce d’énergie suivant l’équation EN(j) = ENd(j) + EI(j) + ENx(j)ENx symbolise l’énergie exportée à l’étranger au niveau des relations entre distributeurs, EI est l’énergie importée et ENd est l’énergie distribuée dans le marché local.

L’offre totale OE d’énergie dans le marché en question suit l’équation OE = Z*[EPd(k) – EPx(k)] = M*[ENd(j) + EI(j) – ENx(j)]. Remarquons qu’une telle équation assume un équilibre local du type marshallien, donc le bilan de l’offre d’énergie et de la demande pour énergie se fait au niveau microéconomique des fournisseurs primaires et des distributeurs.

La consommation totale ET(i) d’énergie au niveau des consommateurs finaux est composée de la consommation individuelle directe EC(i) ainsi que de l’énergie ECT(i) consommée pour le transport et de l’énergie incorporée, comme bien intermédiaire ECB(i), dans les biens et services finaux consommés dans le marché en question. Ainsi donc ET(i) = EC(i) + ECT(i) + ECB(i).

La demande totale et finale DE d’énergie s’exprime donc comme

N*ET(i) = N*[EC(i) + ECT(i) + ECB(i)]

et suivant les assomptions précédentes elle est en équilibre local avec l’offre, donc

Z*[EPd(k) – EPx(k)] = N*[EC(i) + ECT(i) + ECB(i)]

aussi bien que

M*[ENd(j) + EI(j) – ENx(j)] = N*[EC(i) + ECT(i) + ECB(i)].

Avant que j’aille plus loin, une explication. Pour le moment j’assume que les coefficients individuels mentionnés plus haut sont des moyennes arithmétiques donc des valeurs espérées dans des ensembles structurées suivant des distributions normales (Gaussiennes). C’est une simplification qui me permet de formaliser théoriquement des « grosses » idées. Je pense que par la suite, j’aurai à faire des assomptions plus détaillées en ce qui concerne la distribution probabiliste de ces coefficients, mais ça, c’est pour plus tard.

Ça, c’était simple. Maintenant, le premier défi théorique que je perçois consiste à exprimer cette observation que j’avais faite il y a des mois de ça : les pays les plus pauvres sont aussi le moins pourvus en énergie. Au niveau du bilan énergétique la pauvreté se caractérise soit, carrément, par la quasi-absence de la consommation d’énergie niveau transport et niveau énergie incorporée dans les biens et services, soit par une quantité relativement petite dans ces deux catégories. C’est à mesure qu’on grimpe les échelons de richesse relative par tête d’habitant que les coefficients ECT(i) et ECB(i) prennent de la substance.

La seconde observation empirique à formaliser concerne la structure de la fourniture primaire d’énergie. Dans les pays les plus pauvres, l’énergie primaire est très largement fournie par ce que l’Agence Internationale d’Énergie définit élégamment comme « combustion des bio fuels » et qui veut tout simplement dire qu’une grande partie de la société n’a pas d’accès à l’électricité et ils se procurent leur énergie primaire en brûlant du bois et de la paille. Formellement, ça compte comme utilisation d’énergies renouvelables. Le bois et la paille, ça repousse, surtout cette dernière. Encore faut se souvenir que ce type d’énergétique est renouvelable au niveau de la source d’énergie mais pas au niveau du produit : le processus relâche du carbone dans l’atmosphère sans qu’on ait une idée vraiment claire comment faire retourner ce génie dans la lampe. La morale (partielle) du conte des fées est que lorsque vous voyez des nombres agrégés qui suggèrent la prévalence d’énergies renouvelables en Soudan du Sud, par exemple, alors ces renouvelables c’est du feu de paille très littéralement.

La différence empirique entre ces pays les plus pauvres et ceux légèrement plus opulents réside dans le fait que ces derniers ont un réseau de fourniture primaire d’électricité ainsi que de sa distribution et ce réseau dessert une large partie de la population. Ce phénomène se combine avec une percée originale d’énergies renouvelables dans les pays en voie de développement : des populations entières, surtout des populations rurales, gagnent l’accès à l’électricité vraiment 100% renouvelable, comme du photovoltaïque, directement à partir d’un monde sans électricité. Ils ne passent jamais par la phase d’électricité fournie à travers des grosses infrastructures industrielles que nous connaissons en Europe.

C’est justement la percée d’électricité dans une économie vraiment pauvre qui pousse cette dernière en avant sur la voie de développement. Comme j’étudie la base des données de la Banque Mondiale à propos de la consommation finale d’énergie par tête d’habitant, je pose une hypothèse de travail : lorsque ladite tête d’habitant dépasse le niveau de quelques 2326 kilowatt heures de consommation finale d’énergie par an, soit 200 kg d’équivalent pétrole, une société quasiment dépourvue d’économie régulière d’échange se transforme en une société qui produit et fait circuler des biens et des services.

Une fois ce cap franchi, le prochain semble se situer aux environs d’ET(i) égale à 600 ± 650 kg d’équivalent pétrole, soit 6 978,00 ± 7 559,50 kilowatt heures par an par tête d’habitant. Ça, c’est la différence entre des sociétés pauvres et en même temps instables socialement ainsi que politiquement d’une part, et celles dotées d’institutions bien assises et bien fonctionnelles. Rien qui ressemble à du paradis, au-dessus de ces 6 978,00 ± 7 559,50 kilowatt heures par an par tête d’habitant, néanmoins quelque chose qui au moins permet de construire un purgatoire bien organisé.

L’étape suivante est la transgression d’un autre seuil, que je devine intuitivement quelque part entre 16 240 kWh et 18 350 kWh par an par tête d’habitant. C’est plus ou moins le seuil officiel qui marque la limite inférieure de la catégorie « revenu moyen » dans la terminologie de la Banque Mondiale. C’est alors qu’on commence à observer des marchés bien développés est des structures institutionnelles tout à fait stables. Oui, les hommes politiques peuvent toujours faire des conneries, mais ces conneries sont immédiatement projetées contre un fonds d’ordre institutionnel et de ce fait sont possibles à contrecarrer de façon autre qu’une guerre civile. Une fois dans la catégorie « revenu moyen », une économie semble capable de transition secondaire vers les énergies renouvelables. C’est le passage des réseaux typiquement industriels, basés sur des grosses centrales électriques, coexistantes avec des réseaux de distribution fortement oligopolistes, vers des systèmes de fourniture d’énergie basés sur des installations locales puisant leur jus des sources renouvelables.

Finalement, à partir de quelques 3000 kg d’équivalent pétrole = 34 890 kWh par an par tête d’habitant c’est la catégorie des pays vraiment riches. En ce qui concerne les énergies renouvelables, des investissements vraiment systémiques commencent au-dessus de ce seuil. C’est une transition secondaire à forte vapeur.

Bon, je formalise. Une variable parmi celles que j’ai nommées quelques paragraphes plus tôt vient au premier plan :  la consommation totale d’énergie par tête d’habitant ou ET(i) = EC(i) + ECT(i) + ECB(i). Les observations empiriques que je viens de décrire indiquent que dans le processus de développement économique des sociétés, le côté droit de l’équation ET(i) = EC(i) + ECT(i) + ECB(i) se déploie de gauche à droite. D’abord, il y a du EC(i). Les gens consomment de l’énergie pour leurs besoins le plus individuels et le plus directement possible. On brûle du bois ou de la paille et on a de l’énergie thermique pour faire de la cuisine, pour décontaminer l’eau et pour se chauffer. Si ça marche, des habitats humains permanents s’établissent.

Je sais que ça sonne comme le compte rendu d’évènements qui se passèrent à l’aube de la civilisation, mais après que j’ai étudié la situation des nations les plus pauvres du monde je sais aussi que c’est bien ce qui se passe dans des pays comme Niger ou Soudan. Le premier défi de ces populations consiste à faire marcher la structure sociale de base, donc à arriver au point quand les communautés locales sont capables de se développer et pour se développer lesdites communautés locales ont tout simplement besoin de s’établir sur une base relativement stable de nourriture et d’énergie.

Une fois que ce cap est franchi, donc une fois qu’ET(i) passe un seuil critique ET1(i), il y a un surplus d’énergie qui peut se traduire comme le développement du transport, ainsi que celui des marchés des biens et des services. En d’autres mots :

ET1(i) = 2 326 kWh

[EC(i) ≤ EC1(i)] => [ET(i) = EC(i) et ECT(i) ≈ 0 et ECB(i) ≈ 0]

[EC(i) > EC1(i)] => [ET(i) = EC(i) + ECT(i) + ECB(i) ; ECT(i) > 0 et ECB(i) > 0]

[EC(i) > EC1(i)] <=> [ECT(i) + ECB(i) = ET(i) – 2 326 kWh]

La seconde valeur critique, que je nomme ET2(i), donne lieu à l’émergence d’une structure institutionnelle suffisamment stable pour être appelée « ordre institutionnel ». Je sais que :

6 978,00 kWh ≤ ET2(i) ≤ 7 559,50 kWh

et que

4652 kWh < [ET2(i) – ET1(i)] ≤ 5233,5 kWh

et de même

{4652 kWh < [ECT(i) + ECB(i)] ≤ 5233,5 kWh}

ainsi que

[6 978,00 kWh ≤ ET2(i) ≤ 7 559,50 kWh] => ordre institutionnel

Alors vient ce troisième seuil, 16 240 kWh ≤ ET3(i) ≤ 18 350 kWh où la transition secondaire vers les énergies renouvelables devient possible. Cette transition prend donc lieu lorsque

13 914 kWh ≤ [ECT(i) + ECB(i)] ≤ 16 024 kWh

Je continue à vous fournir de la bonne science, presque neuve, juste un peu cabossée dans le processus de conception. Je vous rappelle que vous pouvez télécharger le business plan du projet BeFund (aussi accessible en version anglaise). Vous pouvez aussi télécharger mon livre intitulé “Capitalism and Political Power”. Je veux utiliser le financement participatif pour me donner une assise financière dans cet effort. Vous pouvez soutenir financièrement ma recherche, selon votre meilleur jugement, à travers mon compte PayPal. Vous pouvez aussi vous enregistrer comme mon patron sur mon compte Patreon . Si vous en faites ainsi, je vous serai reconnaissant pour m’indiquer deux trucs importants : quel genre de récompense attendez-vous en échange du patronage et quelles étapes souhaitiez-vous voir dans mon travail ?

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La guerre, l’espace, et l’évolution des sociétés

Mon éditorial

Ça fait un bout de temps que je n’ai rien écrit, en français, sur mon blog. Ce semestre d’hiver, il est chargé, chaque année : plus de 400 heures de classes, plus la nécessité de terminer le projet de recherche contracté avec le Ministère de la Science. En tout cas, en ce temps de Noël, j’ai enfin un peu de jeu dans mon emploi du temps et c’est avec un plaisir indéniable que je consacre un peu de ce temps à une mise à jour de mon blog de recherche.

L’une des choses qui se sont ancrées le plus dans mon esprit, durant ces deux ou trois dernières années de recherche, c’est la notion d’intelligence collective. Je l’ai abordée, d’une façon ou d’une autre, à maintes reprises : en étudiant les stratégies des grandes multinationales, les politiques fiscales des gouvernements, ou enfin le phénomène de changement technologique. Chaque fois, je m’étais engagé dans ce sentier intellectuel marqué par la question générale : « Comment est-ce que nous prenons nos décisions collectives et à quel point cette prise de décision peut être considérée comme une manifestation d’intelligence collective ? ».

Récemment, je suis tombé sur toute une série d’articles, écrits surtout par des historiens américains, qui documentent un créneau de recherche tout récent : la réinterprétation quantitative des processus historiques. En gros, vous faites un modèle mathématique des phénomènes historiques, surtout ceux de longue durée, où l’impact d’évènements accidentels est relativement le moindre, et vous testez le modèle sur les données empiriques réelles. A premier abord, ça a l’air un peu exotique, d’exprimer le développement et le déclin de l’Empire Romain, par exemple, comme un ensemble de nombres. Réflexion faite, c’est pratiquement la même chose que ce que nous faisons en sciences économiques, en démographie ou bien dans les sciences de l’environnement. Même dans le monde d’affaires, nous rencontrons la même chose sous l’étiquette d’analyse de risque systémique.

Le premier article qui m’est venu sous la main (sous le cerveau ?) a été publié en 2013 par un groupe de quatre chercheurs – Peter Turchin, Thomas E. Currie, Edward A. L. Turner, et Sergey Gavrilets (Turchin et al. 2013[1]) – sous un titre un peu provocatif : « La guerre, l’espace, et l’évolution des sociétés complexes de l’Ancien Monde ». Les auteurs présentent un concept intéressant : celui de l’ultrasocialisation. Apparemment, la formation des larges sociétés, capables de créer des systèmes politiques relativement stables, est soumise à un paradigme différent de celui qui dirige la formation des petites communautés locales, comme tribus ou villages. Dans une communauté locale, les institutions de la vie sociale se présentent à leurs participants comme un mécanisme d’échange direct. Chaque institution mise en place donne aux membres d’une telle société des bénéfices quasi-instantanés : plus de sécurité, plus de nourriture etc. Avec les institutions propres aux larges sociétés politisées, c’est différent. Le sacrifice d’autonomie personnelle, ainsi que celui des ressources privées (impôts !) ne trouve pas de contrepartie immédiate dans les bénéfices communs. Ces derniers sont plutôt diffus et aléatoires du point de vue d’un individu. Il faut un mécanisme spécial pour pousser des petits groupes locaux à créer ce que Turchin et al. appellent « structures ultrasociales ». L’hypothèse centrale de ces chercheurs est qu’une compétition intense entre les sociétés locales peut les pousser à ultrasocialiser, et que la manifestation la plus évidente d’une telle competition est le conflit armé, accompagné du développement des technologies militaires. Turchin et al. testent un modèle mathématique qui postule une corrélation significative entre l’apparition et la diffusion des technologies militaires – le charriot de combat, par exemple – d’une part, et l’émergence des institutions ultrasociales d’autre part. Le modèle est posé et testé comme un ensemble d’hypothèses en ce qui concerne la corrélation entre les variances respectives de distribution spatiale des technologies militaires et des institutions politiques. La variance de distribution spatiale des premières explique 65% de la variance de distribution spatiale des dernières, entre l’année 1500 avant Jésus Christ et 1500 de notre ère. Ces résultats ont l’air respectable et ils m’inspirent pour formuler ma propre hypothèse de travail : l’intelligence collective, comprise comme la capacité de développer des schémas récurrents de comportement comme réponse aux évènements passés, mémorisés d’une façon intersubjective, se manifeste à deux niveaux, celui de la socialisation des petites communautés locales d’une part et celui de l’ultrasocialisation dans le cadre des grandes structures politiques d’autre part.

Quant à la méthode employée par Turching et al., elle s’appuie sur une différentiation primaire de la population en des cellules territoriales de base (tribus, villages etc.) qui, en elles-mêmes, ne possèdent pas d’institutions ultrasociales. Ces cellules peuvent entrer en des relations de coopération ou bien de rivalité, avec la première étant proportionnelle à la dernière. Autrement dit, plus de rivalité incite à plus de coopération. Contre des adversaires sérieux, il faut sérieusement serrer les boucliers. A tout moment donné, chaque ensemble donné de ces cellules territoriales de base est soumis à une double pression dans les sens contraires : il y a une force d’intégration et d’ultrasocialisation, opposée à une force entropique de socialisation locale. Les deux forces sont représentées, mathématiquement, comme des probabilités d’occurrence des phénomènes inclus dans l’une catégorie ou dans l’autre. La méthodologie me donne de l’inspiration, quoi que j’ai deux sortes de doute à propos du modèle. Ce que les auteurs interprètent comme une causalité semble être une corrélation de mon point de vue. Point de vue empirique, Turchin et al. étudient les variances des distributions spatiales des phénomènes qu’ils catégorisent, respectivement, comme ultrasocialisation et la diffusion des technologies militaires. Somme toute, avec la présence des technologies militaires, raisonnablement confirmée par les sources historiques, il y a 65% de chances que des structures ultrasociales y soient présentes aussi. Il faut bien les souligner : qu’elles y soient présentes, non pas qu’elles émergent après. C’est bien le problème de recherche au sujet des phénomènes complexes : il est difficile de faire la différence entre la causalité et la corrélation, ou, en d’autres mots, entre l’approche déterministe et celle plus probabiliste. Avec les résultats empiriques présentés par Turchin et al., je peux faire une interprétation transversale, en quelque sorte, à la leur : une fois qu’une structure ultrasociale est présente quelque part, il y a une forte probabilité que les technologies militaires y soient présentes aussi, c’est-à-dire la présence des structures politiques fortes peut avoir un effet d’accélérateur sur le développement des technologies militaires.

Mon second doute concerne la façon de définir une technologie. Lorsque je dis « technologie militaire », je fais un raccourci logique. Une technologie, à proprement dit, est une certaine façon d’utiliser et de transformer l’énergie, ainsi que de produire une utilité. Le militaire est une application des technologies, pas un champ technologique à part. Ceci dit, le raisonnement utilisé par Turchin et al. est certainement pertinent dans la mesure où ces auteurs montrent l’importance du nexus « compétition entre groupes <> changement technologique <> changement institutionnel ». Moi, j’approche la compétition surtout comme un phénomène lié à la présence d’une hiérarchie, tout comme une manifestation d’expérimentation intense.

[1] Turchin P., Currie, T.E.,  Turner, E. A. L., Gavrilets, S., 2013, War, space, and the evolution of Old World complex societies, Proceedings of The National Academy of Science, vol. 110, no. 41, pp. 16384 – 16389