Brique par brique

Je suis en train de prendre deux semaines de vacances et je blogue de cas en cas, sans régularité. Même chose pour le travail de recherche sérieux. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous ne trouverez pas nécessairement un éditorial en vidéo, comme j’ai l’habitude d’en placer au début de mes mises à jour. Le Wi Fi de l’hôtel a déjà de la peine à télécharger le texte de ma mise à jour et le l’éditorial vidéo ça pourrait bien être trop lui demander.

Je suis en train de contempler, une fois de plus, une complexité des tâches. Bon, d’accord, je baisse un peu de registre. Au lieu de parler de « la complexité des tâches » je peux dire simplement : je fais beaucoup de trucs en parallèle. La recherche, l’enseignement, le blog et les projets d’entreprise : ça commence à se bousculer. Je reviens donc à l’une des choses que je considère comme une compétence essentielle en moi en tant que chercheur et analyste d’affaires : la lecture des rapports financiers. J’ai remarqué, ces derniers temps, que quoi que je fasse, je retourne à cette même séquence de recherche : je trouve des entreprises qui publient leurs comptes financiers, je lis ces comptes et j’identifie des schémas répétitifs dans les nombres qui y figurent, enfin j’interprète ces schémas comme des processus (des séquences d’évènements) qui se répètent.

Quand j’y pense, c’est aussi le type de cheminement que j’enseigne à mes étudiants. Si tu veux comprendre la façon dont marche l’entreprise donnée, étudie leurs comptes, comprends comment se forme le bénéfice d’entreprise, identifie les actifs les plus importants ainsi que leurs sources de financement.

Je vais essayer de suivre cette séquence pour mettre un peu d’ordre dans mon travail intellectuel. Je (re)commence avec le même sujet qui, la dernière fois que j’avais fait une mise à jour en français, m’avait mené dans cette chevauchée théorique à propos de John Nash et John Rawls, donc avec le sujet de la responsabilité sociale d’entreprise, ou RSE, dans le secteur d’assurances. C’est un projet mi science mi business, que je poursuis un peu à côté de mes activités de recherche principales. Toutes les grandes sociétés d’assurances déclarent, bien sûr, d’être socialement responsables. Aucune ne déclare d’être socialement irresponsable. Seulement moi, j’aime bien aller au fond des choses et je veux savoir, de quelle façon exacte les sociétés d’assurances peuvent être socialement responsables (ou bien irresponsables). Je prends donc les rapports annuels ou, comme ça s’appelle dans la profession, les documents de référence pour l’année 2017, de trois sociétés d’assurances : AXA, Vaudoise Assurances, Crédit Agricole Assurances.

Je suis un cheminement d’analyse aussi fondamental que possible, donc j’avance comparaison par comparaison. J’ouvre les trois rapports annuels que je viens de mentionner et je me concentre sur les bilans qui y sont présentés. Pourquoi sur les bilans ? Eh bien, c’est une chose que j’avais remarquée il y a des années : un bilan présenté de façon honnête montre les ressources fondamentales que l’entreprise donnée possède ainsi que les sources de financement de ces ressources. Croyez-moi, ça vous dit des trucs.

Chez Vaudoise Assurances  , le montant total d’actifs, fin 2017, est de 7,94 milliards CHF (francs suisses). Je cherche, à l’intérieur de ce total, des montants comptés en milliards. Il y en a deux : « Obligations et autres titres à revenus fixes », égal à 3,46 milliards de CHF, ainsi que « Placements immobiliers », montant à 1,49 milliards de CHF à la fin 2017. Toutes les autres catégories s’arrêtent en-dessous d’un milliard des CHF. Parmi ces autres catégories de moins d’un milliard des CHF, celles comptées en centaines des millions sont les suivantes, par ordre de valeur : prêts hypothécaires (621,98 millions), prêts à des collectivités (529,4 millions), produits alternatifs (366,4 millions), les placements pour le compte et au risque de souscripteurs d’assurances vie (214,23 millions), ainsi qu’une catégorie générale dénommée « Autres titres à revenus variables » (204,9 millions).

Donc, si je voulais dire en des mots simples quelles sont les ressources principales de Vaudoise Assurances , ce seraient principalement des placements financiers ou immobiliers à bas risque et à un taux de retour relativement assuré, et ce type d’actifs financiers est suivi par des actifs de plus en plus risqués. Maintenant je fais un saut rapide sur l’autre côté du bilan, dans les passifs. La composante principale des passifs est une catégorie nommée « Provisions techniques d’assurances » : elle fait 5,3 milliards des CHF dans le bilan total de 7,94 milliards. Elle est suivie par les capitaux propres de la société (donc par ce qui est la strictement parlée propriété nette des actionnaires), montant à 1,73 milliards des CHF.

Voici qu’une technologie se dessine. Je collecte des capitaux propres, en un montant suffisant pour mettre en place l’organisation capable de vendre et garantir des contrats d’assurance. Les primes d’assurance payées par les assurés s’accumulent et forment un fonds financier, qui, à son tour, est investi en des placements financiers ou quasi-financiers (l’immobilier, par exemple) à un risque raisonnablement bas. Là, il y a une chose importante à se mettre en tête, quand j’y pense : l’industrie d’assurances est très différente au niveau agrégé, donc au niveau de la société d’assurances toute entière, par rapport à ce qu’est un contrat individuel d’assurance. Au niveau du contrat individuel, le client signe et paie la prime et – sauf des cas franchement criminels – compte de ne jamais avoir à utiliser cette assurance pour compenser le sinistre correspondant. Qui plus est, la plupart de nous, les clients des sociétés d’assurances, nous marchons à travers notre vie en signant des assurances multiples et en évitant la majorité des sinistres qui y correspondent.

Cependant, à un niveau agrégé, toute la mathématique d’assurances – la mathématique actuarielle – assume qu’un ensemble des sinistres survient à coup sûr dans la population donnée d’assurés. Autrement dit, ce qui est une éventualité peu probable et évitée autant que possible au niveau d’un contrat individuel devient une certitude au niveau du business agrégé d’assurances et cette certitude à un capital qui y correspond. La technologie d’assurances peut dont être décrite à deux niveaux. Au niveau le plus élémentaire, c’est une technologie financière de gestion du risque. Cependant, le risque agrégé devient un capital à dépenser pour compenser les sinistres et à ce niveau-là, les assurances forment une technologie de financement des sinistres à travers un fonds collectif fait des primes individuelles.

Tout organisme vivant à un système de guérison des blessures. Lorsque les tissus à un endroit précis sont endommagés, un mécanisme de transport et de coagulation locale des protéines s’enclenche pour boucher le trou. Ça marche au niveau des tissus flexibles ainsi qu’au niveau du squelette. Ça marche jusqu’à un certain point : des dommages anatomiques très importants ne peuvent pas être réparés. Un bras arraché reste arraché, ça ne repousse pas. Tout se réduit à la capacité de générer, transporter et agglutiner le matériel de réparation.

Dans des systèmes économiques, le matériel de réparation c’est le capital. Les systèmes économiques ont la capacité de réparer des dégâts locaux à travers un réseau de redistribution de capital. Les assurances en sont une forme. Les gouvernements en forment une autre, avec les systèmes des soins médicaux publics, par exemple. L’avantage comparatif essentiel dans les assurances est similaire à ce qui se passe dans un organisme vivant : il s’agit de la capacité de générer, transporter et agglutiner le matériel de réparation, donc le capital agrégé à partir des primes d’assurances payées par les clients. Il est important de connaître le seuil de cette capacité, donc le volume total des sinistres assurés au-delà duquel la capacité de réparation tend très vite vers zéro.

Voilà ce que j’ai pu déduire du bilan de Vaudoise Assurances . Alors, je prends mon fusil et mon chien de chasse et je traque le compte d’exploitation. Là, encore une fois, je reste fondamentalement microéconomique. Ma recherche s’oriente sur ce que les économistes appellent « valeur ajoutée », donc la différence entre la valeur des biens vendus et la valeur achetée des biens essentiels d’approvisionnement. Point de vue purement comptable, j’identifie la fourchette entre le prix de vente et le prix d’achat des biens d’approvisionnement qui sont indispensables au business donné.

Ce que Vaudoise Assurances  vend, ce sont les contrats d’assurance et leur prix est composé de deux parts : assurances non-vie et les assurances vie. Le compte d’exploitation est divisé en conséquence. J’observe donc les valeurs les plus grandes dans ces deux comptes d’exploitation en parallèle et voilà ce qui en sort. La catégorie la plus substantielle est définitivement le montant des primes acquises à titre d’assurances non-vie – 837,96 millions des CHF – ainsi que la charge totale des sinistres (ce que les assurés reçoivent lorsque la merde arrive comme ils espéraient qu’elle n’arriverait jamais), montant à 607,9 millions CHF. Ceci produit une valeur ajoutée de 837,96 – 607,9 = 230,06 millions CHF, soit une marge brute de valeur ajoutée, en des termes relatifs, de 27,45%.

Je vérifie comment ça tourne côté assurance vie. Les primes acquises montent à 204,2 millions CHF et les prestations d’assurance payées sont de 209,5 millions. Voilà une première surprise : à ce niveau le plus fondamental, les assurances vie marchent à la perte, apparemment. C’est une perte brute de 204,2 – 209,5 = – 5,3 millions CHF.

J’agrège. Le total des primes acquises est de 837,96 + 204,2 = 1042,16 millions, contre un total des sinistres et prestations déboursé égal à 607,9 + 209,5 = 817,4 millions, ce qui donne une valeur ajoutée totale de 837,96 + 204,2 – (607,9 + 209,5) = 224,76 millions, soit 21,57% en termes de marge relative.

Bon, ça, ce sont des nombres de 2017. Je fais un petit saut dans le passé et je télécharge le rapport annuel de Vaudoise Assurances pour 2012. Je veux vérifier à quel point la même structure du business – côté bilan aussi bien que côté compte d’exploitation – se reproduit dans le temps. J’ai bien fait de jeter un coup d’œil, parce que ça ne se reproduit pas tout à fait. La première chose qui saute aux yeux c’est la taille financière de notre belle Vaudoise. En 2017 les actifs montaient à 7,94 milliards CHF et cinq ans plus tôt, en 2012, c’était 11,62 milliards. En cinq ans, le bilan s’était dégonflé de 3,68 milliards, soit 31,67%. C’est beaucoup.

Question : comment ceci a pu arriver ? La réponse saute aux yeux. En 2012, la catégorie la plus substantielle parmi les actifs était celle des placements pour le compte et au risque de souscripteurs d’assurances vie : 4,8 milliards des CHF. Je rappelle qu’en 2017 il en est resté à peine un peu plus de 200 millions. La morale (partielle) de ce conte de fées est la suivante : dans l’assurance, un changement de stratégie peut apporter une modification profonde de la taille économique de l’assureur. Dans ce cas, le changement en question était l’abandon du rôle de courtier de fait au nom des acheteurs d’assurances vie.

Le reste du côté actif du bilan montre à peu près la même structure qu’en 2017, tout comme le côté passif. Plus aucune surprise. Je passe au compte d’exploitation. Primes acquises en assurances non-vie montent à 708,8 millions ; paiement des sinistres non-vie vaut 486 millions CHF ; la marge brute de valeur ajoutée était donc de 708,8 – 486 = 222,8 millions CHF ou 31,43%. En assurance vie, c’était 770,45 millions CHF de primes acquises contre 875 millions des prestations payées, donc une marge négative de -104,55 millions, soit -13,57%. Au total, l’assureur avait donc crée, en 2012, une valeur ajoutée de 708,8 + 770,45 – (486 + 875) = 118,25      millions CHF ou bien 8,0% en termes de proportions.

Je résume partiellement. Durant la période 2012 – 2017, Vaudoise Assurances  avait clairement accrue sa capacité de générer de la valeur ajoutée. En termes de proportions exprimées comme pourcentage de marge brute, cette capacité avait presque triplée. En même temps, la taille financière de la société avait clairement décrue. Ce changement semble avoir une liaison étroite avec une réduction de l’importance relative des assurances vie dans le portefeuille général.

Je généralise. Une société d’assurances peut proposer à ses clients plusieurs types de contrats. La distinction entre l’assurance vie et d’autres types d’assurances est une distinction entre types des contrats. Suivant le type de contrat d’assurances qui prédomine dans le portefeuille général de la société d’assurances, celle-ci a une capacité plus ou moins développée de : a) dégager une marge de valeur ajoutée sur la différence entre les primes acquises et les prestations payées au assurés b) accumuler une somme plus ou moins importante d’actifs.

Les actifs sont les ressources de l’entreprise : c’est un ensemble des droits matériels et immatériels qui rendent possible l’activité de l’entreprise et influencent son efficacité. Je sais par expérience que la proportion entre la valeur totale d’actifs d’une part, et les flux de trésorerie d’autre part sont une caractéristique distinctive d’un modèle d’entreprise. Dans le cas 2017, Vaudoise Assurances  je calcule la proportion entre leur revenu de primes acquises et leurs actifs. J’obtiens 12,8% pour l’exercice de 2012 et 13,1% pour celui de 2017. Ensuite je calcule la proportion analogue entre les prestations payées aux assurés et les actifs et ça fait 11,7% en 2012 contre 10,3% en 2017.

Je commence à avoir une compréhension structurée de ce business. Les assurances c’est la stabilité financière avant tout. Il faut créer une masse importante de capital qui peut à la fois apporter des bénéficies purement financiers à bas risque et garantir les risques assurés par les clients, dans les contrats qu’ils signent avec l’assureur.

Je reviens à la question de départ : la responsabilité sociale d’entreprise, ou RSE, dans le cas des sociétés d’assurances. Le voyage que je viens de faire à l’intérieur de ce business me permet d’identifier les valeurs éthiques (donc les valeurs capables, à leur tour, de donner de la valeur aux actions humaines) clés de ce modèle d’entreprise. Je fais une assomption simple : ces valeurs clés correspondent aux composantes les plus saillantes du modèle d’entreprise. Ce qui détermine la viabilité et l’efficacité du business est en même temps l’objet le plus probable de conflit éthique.

Premièrement, je vois une valeur éthique dans les placements financiers faits par l’assureur. Le niveau de risque est une chose et d’autres considérations entrent en jeu. Par exemple, puisqu’un assureur visiblement aime les obligations émises par les gouvernements, devrait-il faire un jugement de valeur à propos de ces gouvernements en tant que tels ? Les obligations de Venezuela ont-elles la même valeur éthique que celles de la France ou bien celles de la Grèce ?

Le contrat d’assurances lui-même semble être la deuxième composante cruciale de ce qu’on pourrait appeler la technologie d’assurances. Le partage du risque avec le client donné ainsi qu’avec toute la population des clients (ces deux aspects peuvent entrer en conflit mutuel) est l’éthique fondamentale de ce contrat.

Je me rends compte que toute cette investigation élaborée a pu sembler un peu laborieuse. Elle a été laborieuse, en fait. Seulement c’est comme ça que ça se fait, de la bonne science. C’est comme la construction d’un de ces cathédrales magnifiques du Moyen-Âge : quel que soit l’effet final, on y arrive brique par brique.

Je continue à vous fournir de la bonne science, presque neuve, juste un peu cabossée dans le processus de conception. Je vous rappelle que vous pouvez télécharger le business plan du projet BeFund (aussi accessible en version anglaise). Vous pouvez aussi télécharger mon livre intitulé “Capitalism and Political Power”. Je veux utiliser le financement participatif pour me donner une assise financière dans cet effort. Vous pouvez soutenir financièrement ma recherche, selon votre meilleur jugement, à travers mon compte PayPal. Vous pouvez aussi vous enregistrer comme mon patron sur mon compte Patreon . Si vous en faites ainsi, je vous serai reconnaissant pour m’indiquer deux trucs importants : quel genre de récompense attendez-vous en échange du patronage et quelles étapes souhaitiez-vous voir dans mon travail ?

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